J'ai changé mon psy contre un chaman

Le Temps · Le 13.06. 2008

QUETE · Voyages, stages... De plus en plus d'Occidentaux cherchent des réponses dans la sagesse des civilisations «primitives».

Enveloppées par l'obscurité et le silence ouaté d'une forêt, une petite dizaine de personnes s'avancent tour à tour vers le feu. Tambours, danses, incantations. Chacun, encouragé par le groupe, jette dans les flammes un objet qu'il a fabriqué avec des feuilles et des bouts de bois, symbole de ce qu'il aimerait «pouvoir lâcher». Bienvenue dans le Jura vaudois, où une poignée de citadins participent à un séminaire chamanique conduit par Ulla Straessle, ancienne directrice informatique chez Serono, qui donne des cours et anime des séminaires de chamanisme en Suisse depuis une dizaine d'années. Pratiqué de la Sibérie à l'Amazonie, de Los Angeles à Chermignon-d'en-Haut - où a lieu, ce soir même, un atelier - le chamanisme n'en finit pas de faire de nouveaux adeptes venus chercher, dans la nature, des remèdes ancestraux à leurs maux occidentaux.

Il y a deux mois, le voyagiste Kuoni a ajouté à son catalogue un voyage en Sibérie, avec l'opportunité de rencontrer des chamans. «Une de nos études a révélé qu'une frange de la population était à la recherche d'expériences de voyage proches de la nature et du spirituel», explique leur porte-parole, Peter Brun. Nouveaux mondes, agence de voyages spécialisée dans l'Amérique du Sud, propose un séjour au Pérou entièrement axé sur la découverte du chamanisme: «En Suisse, c'est nouveau, mais l'engouement est fort. Ce type de voyages est déjà fréquent sur d'autres marchés, comme aux Etats-Unis», explique le directeur Pierre-André Kruger. Chez les Anglo-Saxons, la tendance est même assez mondaine. Lors de leur séjour au luxueux hôtel Maroma, Sharon Stone et Minnie Driver ont été initiées au chamanisme tandis que la supermodel Karen Elson et Jack White - le leader des White Stripes - se sont mariés en Amazonie lors d'une séance supervisée par un chaman. Quant au magazine Vogue, il publiait récemment les confessions de quelques aristocrates anglaises ayant choisi de virer leur psy pour un chaman.

Comment expliquer cet engouement pour une pratique née il y a 40000 ans sur les hauteurs du mont Altaï, en Sibérie? C'est peut-être à la difficulté de le définir que le chamanisme doit sa fortune. Désignant tout à la fois une forme de religion, une organisation sociale, une manière de penser le rapport entre l'individu, la collectivité et l'environnement dans des sociétés primitives, le chamanisme connaît en outre des formes diverses dans le monde. «C'est un mot fourre-tout», constate Ulla Straessle. Mais l'ensemble de ces projections trouve une incarnation charismatique dans la figure du chaman: à la fois guide spirituel et guérisseur, il est le passeur, l'interstice, celui qui crée du lien. Entre l'homme et la nature, les esprits, la guérison, l'invisible - et surtout, tout ce que les gens ont envie de voir.

«Le chamanisme est une vision du monde écologique avant l'heure», explique Roberte Hamayon, anthropologue, directrice d'études émérite à la Sorbonne. Pas étonnant, donc, que certains Occidentaux y cherchent des réponses, à l'heure où la problématique environnementale est devenue un enjeu majeur. Roland Pellarin, auteur genevois de Chacun cherche son chaman, un très beau documentaire sur les pratiques chamaniques en Suisse, confirme cet intérêt: «J'ai déjà vendu un millier de DVD. Pour comparaison, un documentaire de la TSR se vend en moyenne à quelque 100 exemplaires.»

On distingue aujourd'hui le chamanisme, réservé aux pratiques ancestrales, et le néo-chamanisme, tel qu'il s'est développé et adapté en Occident. «C'est une manière de retrouver un lien avec la spiritualité en dehors des croyances locales. Il ne s'agit pas de jouer à l'Indien, de prendre le rituel d'un peuple autochtone et de le répéter. D'ailleurs les Occidentaux ont des maladies et des maux que les chamans ne comprendraient pas. Souvent, les gens d'ici ont besoin de parler.» Marie-Laure Schick, jeune doctorante en ethnologie de l'Université de Lausanne, vient de publier un livre, Le chaman qui téléphonait aux esprits. «L'exploitation touristique du chamanisme s'est extraordinairement développée ces dernières années. On ne propose plus des Jungle Tours mais des Chaman Tours. Je m'intéresse maintenant au néo-chamanisme. La différence majeure avec les pratiques des peuples indigènes réside dans l'absence de la dimension de sorcellerie, au profit d'une vision plus psychotérapique.» L'intérêt pour le chamanisme commence là où le système cartésien et la médecine occidentale s'arrêtent. Pour Pierre-Yves Brandt, professeur de psychologie de la religion aux Universités de Lausanne et de Genève, «ce que l'on observe échappe souvent aux modèles de sens que l'on a construits. La médecine a fractionné les êtres, soigné des organes, mais les gens ne se sentent pas pris en compte dans leur totalité. Le chamanisme rassure les gens parce qu'ils y retrouvent des racines, un savoir transmis par oral, une filiation. Ils se sentent appartenir à un ensemble pour affronter la vie.»

Chacun cherche son chaman, Roland Pellarin, http://www.stratis.net
Le chaman qui téléphonait aux esprits, Marie-Laure Schick, Ed. Imago.

Valérie Fromont

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