On a tous un chaman en nous

Migros Magazine du 30 août 2010
Photo © Christophe Chammartin

Entre deux arbres, au bord d’une cascade ou dans une gorge, mais toujours à ciel ouvert. C’est là que se réunissent les citadins en mal de nature et de développement personnel. En transit avec Ulla Straessle, organisatrice de ces voyages chamaniques.

Une pluie fraîche rince les arbres du Marchairuz (VD). Un brouillard filandreux vient même escamoter les cimes, mais ne semble pas du tout gêner Ulla Straessle. «Le brouillard nous emmène dans l’autre monde, c’est très chamanique!» Elle est ravie. Avec son imperméable bleu marine, le visage doux et les yeux rieurs, cette femme ressemble à n’importe quelle promeneuse. Pas de coiffe à plumes ni d’accessoires amazoniens. Ce jour-là, elle a même oublié son tambour.

Pourtant, Ulla Straessle, 57 ans, est chamane, agréée par la FSS (Foundation for Shamanic Studies), autrement mais pompeusement dit guide spirituel ou spécialiste des états de conscience modifiés. Mais elle se méfie de ce genre de mots. Et a remisé son diplôme au fond d’un tiroir. «J’enseigne un chamanisme en dehors des traditions, créé par l’anthropologue Michael Harner. Je ne veux pas jouer à l’Indien.» D’ailleurs, elle fait tout pour démystifier, casser l’image folklorique qui entoure habituellement le terme. Et ne se présente jamais comme ça. «Je ne dis pas que je suis chamane, parce que ce n’est pas compris. Et je ne veux pas brusquer les gens.»

Dans une autre vie, elle était cheffe informatique pour une grande entreprise. Et puis, au tournant de la quarantaine, une envie d’autre chose, de contacts humains plus vrais, l’a amenée à fouler les versants invisibles de la réalité, qui n’est pour elle qu’«une autre virtualité ». Une envie aussi de retrouver la nature, de retrouver ces années d’enfance, où elle courait pieds nus au bord du lac de Constance.

Des participants de tous horizons

Une quinzaine de fois par année, elle organise donc des stages de chamanisme en plein air. Où viennent des hommes et des femmes de tous horizons. Psychologues, infirmiers, mais aussi directeurs d’entreprise ou avocats, qui s’inscrivent «non pas pour suivre une thérapie, mais pour découvrir quelque chose, capter l’énergie de l’univers, apprendre le langage silencieux des pierres, des arbres et des fleurs».

Les lieux de rencontre varient, ce peut être ici, au col du Marchairuz, ou ailleurs, sur les rives du Doubs. «Je recherche les endroits où il y a une belle nature.» Les séminaires se déroulent sur trois jours par tous les temps, seule compte la rencontre avec la beauté d’un paysage, le frissonnement des arbres, l’odeur humide des ombellifères. Au programme: renouer avec l’espace qui nous entoure, vérifier son ressenti et reprendre le fil des rêves interrompus. Non pas pour s’évader, mais pour vivre mieux la vie de tous les jours.

Pour atteindre cet état d’éveil particulier, Ulla Straessle met en place certains rituels, «qui servent à ancrer le changement dans la matière». Cérémonie du feu, où les participants jettent des voeux ou des objets, cérémonie du bateau ou danses de vision, où les participants virevoltent jusqu’à l’épuisement, pour mieux laisser venir les images. Dans quel but? «Il n’y a souvent rien à comprendre. On se rend compte après que ça nous a fait du bien. Les rituels changent l’énergie et là est l’essentiel.» Les accessoires: un tambour, dont les battements rapides font basculer l’esprit dans un état de conscience modifié. Mais aussi des «objets de force», branche, caillou, herbes sauvages ou tout autre élément trouvé sur place.

«Des sources infinies pour guérir»

Une mise en scène théâtrale pour apprendre le lâcher prise? La formulation ne lui déplaît pas. Peu lui importe au fond les mots que l’on met sur les choses. «A chacun de trouver ses esprits alliés. Et de se rendre compte qu’il y a des sources infinies autour de nous pour guérir et s’épanouir.»

Il lui arrive de partir seule en forêt et d’y passer la nuit. Quand elle veut retrouver sa force ou se débarrasser d’une peine insistante. «Oui, il y a une quête, une intention au départ de tout voyage chamanique. Dont on ne ressort pas toujours avec des réponses mais avec une énergie renouvelée.» C’est souvent là, dans une clairière du Marchairuz, qu’elle revient méditer. A un endroit précis, entre deux sapins aux troncs couverts de mousse et à l’écorce craquelée. «Je leur raconte ce qui ne va pas et, dans leur immanence, ils m’aident à relativiser, à remettre les priorités à leur juste place.» A se débarrasser des fausses questions, des automatismes, des inquiétudes stériles. A se délester des ombres, des lourdeurs de l’existence et à retrouver la conscience de chaque geste. «Le but de la vie n’est pas d’être heureux, mais content. A partir de là, on rayonne, on amène tout ce qu’on peut aux autres.»

Ulla Straessle en est convaincue: on a tous un chaman en soi. Suffit de le réveiller. «Regardez les enfants, ils disent des choses magiques. Il faut juste changer de regard, retrouver son intuition, l’humilité perdue. J’aime cette spiritualité vers le vaste, sentir que tout est possible.» Une école de la simplicité, le chamanisme? En tout cas, Ulla Straessle ne se prend pas au sérieux. Et insiste sur sa vie tout à fait ordinaire, entre un mari et deux grands enfants, la fabrication des confitures et son élevage d’abeilles. Et même si elle met des verres de whisky à l’esprit de sa maison, chaque fois qu’elle part en voyage, elle ressemble à n’importe quelle promeneuse. Ou presque.

Patricia Brambilla
Migros Magazine

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